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Le Large, espace pharaonique dédié à l’art, ouvre sur l’île Seguin. Visite guidée avec sa directrice et sa curatrice
C’est l’événement de la rentrée en Île-de-France. Sur l’île Seguin, sur le mythique site des anciennes usines Renault, le centre d’art Large ouvre enfin ses portes. Porté par Laurent Dumas, fondateur d’Emerige, et dirigé par Paula Aisemberg, ce projet pharaonique offre 5 000 m2 à la scène française. En ouverture, à partir du 17 octobre 2026, Moteur Imaginaire, une exposition signée par Cecilia Alemani.
Propos recueillis par Thibaut Wychowanok.
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© Aurélien Mole.
Le Large, un centre d’art au sein des anciennes usines Renault
Ouvrir un centre d’art de 5000 m2 sur l’île Seguin, dans les Hauts-de-Seine : beaucoup en ont rêvé. On se souvient du projet de François Pinault qui fut obligé in fine d’installer sa collection à Venise, puis à la Bourse de commerce à Paris. L’île Seguin est surtout un lieu de mémoire : celui des usines Renault.
On y fabriquait des voitures, des objets de désir et des conflits sociaux historiques. Renault quitte définitivement l’île en 1992. Depuis, on cherche presque obsessionnellement que faire de ce morceau de terre posé sur la Seine, face à Meudon : effacer l’usine ou continuer à vivre avec son fantôme. La réponse sera culturelle.
Après la Seine musicale, le cinéma Pathé et un parc de sculptures, le Large ouvre dans un bâtiment conçu par les Catalans de RCR Arquitectes avec l’aide de l’agence française Calq. Une architecture de métal, d’aluminium couleur cuivre, de lumière filtrée et de volumes qui se contractent avant de s’ouvrir brutalement sur le paysage.
Pas vraiment un white cube. Plutôt une machine à regarder. À sa tête, Paula Aisemberg. Après dix-sept ans à la Maison rouge – lieu d’exposition de la Fondation Antoine de Galbert aujourd’hui fermé –, elle rencontre Laurent Dumas, président fondateur du groupe immobilier Emerige, autour d’une œuvre de l’artiste français Kiki Picasso et commence, dès 2019, à travailler avec lui sur ce projet tout de suite imaginé pour soutenir la scène française.

© Aurélien Mole.
Défendre une scène française sans frontières
Le Large ne sera ni la fondation de son président ni l’écrin de sa collection : l’association n’aura pas de collection permanente, invitera différents commissaires et pourra faire cohabiter plusieurs expositions au fil de deux saisons annuelles. Une institution privée qui entend fonctionner comme un centre d’art contemporain, produire des œuvres et surtout défendre cette étrange chose qu’on continue d’appeler la “scène française” : non pas une nationalité, mais des artistes qui vivent et travaillent ici.
Avec une problématique très concrète : des ateliers aux loyers élevés, des productions difficiles à financer et une visibilité internationale moins automatique qu’on ne l’imagine depuis Paris. Pour inaugurer tout cela, le Large aurait pu faire table rase. Il fait exactement l’inverse. L’exposition “Moteur Imaginaire”, conçue par la curatrice star Cecilia Alemani, présente bien sûr la scène contemporaine, mais choisit, comme point de départ, la régie Renault et son service presque utopique Recherches, Art et Industrie, qui mettait dès les années 1960 artistes, ingénieurs, ouvriers et mécaniciens au travail dans les mêmes usines.
Arman, Le Parc, Tinguely : la machine devient alors matériau autant qu’adversaire. Soixante ans plus tard, Cecilia Alemani déplace encore le regard. Aux États-Unis – elle vit à New York –, elle rappelle que la voiture évoque le road trip, la route 66, les horizons lointains et une mythologie volontiers macho. Dans l’Europe où elle a grandi, elle signifiait plutôt Fiat, l’usine et les grèves. Les jeunes artistes réunis ici la regardent désormais avec la distance qu’on réserve aux objets dont on ne sait plus très bien s’ils appartiennent au futur ou déjà à l’archéologie. Le Large pouvait difficilement rêver meilleure première contradiction.

Rencontre avec Paula Aisemberg et Cecilia Alemani
Numéro : L’île Seguin est chargée de symboles, de mémoire industrielle et d’architecture spectaculaire. Pourquoi la choisir pour y installer un centre d’art ?
Paula Aisemberg : Laurent Dumas et moi nous sommes rencontrés sur cette question de la scène française, de sa défense, de sa diffusion et de sa valorisation, ici comme à l’international. Il la soutenait déjà à travers le mécénat, la Bourse Révélations Emerige, ou encore l’initiative “1 immeuble, 1 œuvre”. Si quelqu’un vient à Paris et veut voir ce qui se crée ici, il faut qu’en venant au Large, il voie de l’art créé ici. L’autre pilier, c’est l’ouverture au public le plus large possible, notamment avec la gratuité jusqu’à 26 ans.
Le Large n’est pas une fondation tournée vers une collection : le centre d’art n’a pas de collection. Pour chaque projet, nous allons chercher le ou la commissaire la plus à même de le concevoir. Les œuvres présentées proviennent de prêts, ceux de Laurent Dumas et ceux venant d’autres collections, ainsi que des pièces spécialement réalisées pour le lieu mais qui reviennent in fine aux artistes.
Cecilia Alemani : Quand Paula m’a contactée, le Large n’avait même pas encore de nom. Ce qui était clair, c’était la volonté de montrer les talents de la scène française depuis une perspective extérieure, sans l’isoler. Mon rôle était de la regarder en profondeur, mais en dialogue avec d’autres artistes internationaux. Il fallait aussi penser un espace qui n’existait pas encore, l’histoire de l’île Seguin, celle de l’usine Renault et des gens qui y ont travaillé.

© Aurélien Mole.
Une architecture pensée pour les œuvres
Le bâtiment de RCR est spectaculaire, gigantesque. Comment y insérer des œuvres d’origine et d’artistes aussi divers ?
Paula Aisemberg : En travaillant avec RCR, nous avons choisi une expérience architecturale, immersive et sensible. On est assez loin du “white cube”. Ce sont des architectes de la lumière et des volumes : ils vous compriment, puis tout à coup ouvrent l’espace. Il y a l’atrium, les vues sur Meudon, l’escalator qui monte en une seule volée jusqu’au quatrième étage, puis cette salle de 1000 m2. Mais notre cahier des charges était précis : pouvoir faire une exposition immersive dans un espace immense ou, au contraire, installer autant de cimaises que nécessaires. D’où l’utilisation de murs modulaires et réemployables et ce sol en lames d’acier, très présent, mais aussi technique.
Cecilia Alemani : La grande salle est monumentale, avec des hauteurs très différentes et ces vastes ouvertures sur l’extérieur. Je voulais préserver une manière plus intime de regarder les œuvres. Le métal sombre du sol, sa qualité presque artisanale, la vue sur l’île : tout cela résonne avec l’exposition. L’architecture n’est jamais un fond neutre.

Reprendre l’histoire de la collection Renault
Pour inaugurer un bâtiment neuf, vous mettez l’accent sur les œuvres de la collection Renault et l’histoire du lieu – une usine emblématique, des chaînes de montage, des grèves qui ont marqué l’histoire de France. Et ce thème du moteur qui traverse toute l’exposition. Pas exactement un baptême au champagne. Pourquoi commencer par là ?
Paula Aisemberg : Parce que c’était une nécessité de regarder derrière nous. Renault a entretenu, dès les années 1960, une relation singulière avec les artistes : Tinguely, Arman, Julio Le Parc ont travaillé à partir de l’usine. Partir de cette collection permettait de raconter une histoire de l’automobile, de l’homme et de la machine, mais aussi de celles et ceux qui ont travaillé ici.
Cecilia Alemani : Le titre, “Moteur Imaginaire”, rassemble les deux pôles de l’exposition. Le moteur est pratique, bruyant, immédiatement identifiable ; l’imaginaire, c’est tout ce que nous projetons sur la voiture. Je ne voulais pas faire une histoire de Renault ou de l’île Seguin. La voiture est à la fois un symbole de progrès, d’innovation et de liberté, mais aussi lié au changement climatique et à la révolution industrielle. C’est un objet qui condense le XXe siècle. L’exposition parle de désirs, de rêves et de projections.

“La tradition automobile est aussi très masculine, comme la collection Renault. Il fallait voir comment des artistes femmes pouvaient produire autre chose.” Cecilia Alemani
Comment l’avez-vous conçue ?
Cecilia Alemani : Elle est organisée en cinq chapitres. Le premier, La Fabrique de mes pensées, revient sur la genèse de la collection Renault et sur cette histoire très particulière qui, dès les années 1960, fait entrer les artistes dans l’usine. Force motrice se rapproche ensuite du moteur, de la chaîne de montage et de cette logique presque parfaite de la production industrielle, que les artistes vont utiliser, mais aussi dérégler. Corps sociaux regarde les hommes et les femmes qui travaillent dans les usines et les micro-sociétés qui s’y créent. Objets du désir aborde la voiture comme fétiche sensuel et sexuel, mais aussi comme objet qui vieillit et se corrode. Enfin, La Machine et l’Humain regarde l’automatisation, l’IA, les jeux vidéo, le numérique.
La tradition automobile est aussi très masculine, comme la collection Renault. Il fallait voir comment des artistes femmes pouvaient produire autre chose. Zhenya Machneva travaille avec la tapisserie dans un rapport très lent à la production, presque à l’opposé de l’efficacité industrielle. Dans Corps sociaux, nous nous intéressons aux femmes et aux travailleurs immigrés. Il ne s’agit pas d’illustrer l’histoire, mais d’aller chercher des histoires individuelles au milieu du bruit collectif.

L’exposition donne carte blanche aux artistes
Vous avez également passé dix-sept nouvelles commandes…
Paula Aisemberg : La production est essentielle. Les artistes ont besoin de pouvoir aller au bout d’un projet et d’expérimenter. C’est quelque chose que nous voulons poursuivre.
Cecilia Alemani : Nous avons donné aux artistes une forme de carte blanche, tout en partageant recherches et archives. Oliver Beer a créé une série de peintures qui réagissent aux enregistrements sonores de la Seine aux abords de l’île. Clément Cogitore est parti d’images d’une grève Renault, avec des femmes qui tricotent au milieu des machines : un geste intime de refus, plutôt qu’une image héroïque de lutte. Bertille Bak s’est intéressée à la “perruque”, ces objets fabriqués clandestinement par les ouvriers. Mohamed El Khatib transforme une Renault 12 chargée de valises en véhicule de mémoire de l’immigration ouvrière. Sara Sadik travaille avec des élèves d’un lycée professionnel et transforme ce matériau en film nourri par la culture du jeu vidéo. Un site historique peut produire autre chose que de la nostalgie.

“La scène française est cosmopolite, et elle est passionnante grâce à ce cosmopolitisme.” Paula Aisemberg
La “scène française”, c’est une expression pratique jusqu’au moment où l’on demande ce qu’elle veut dire. Un passeport ? Une adresse ? Un marché ?
Paula Aisemberg : Certainement pas une question de passeport. On a la chance de vivre dans un pays qui donne envie à des artistes du monde entier de venir s’installer. Cette scène est cosmopolite, et elle est passionnante grâce à ce cosmopolitisme. Son problème reste celui de la diffusion et du rayonnement international. C’est aussi pour cela que nous avons créé l’association Trampoline : inviter des commissaires internationaux en France, leur faire rencontrer les artistes, puis accompagner certains projets nés de ces rencontres.
Cecilia Alemani : Le monde de l’art est global, mais la recherche reste très géographique. On regarde des écoles, des galeries, des biennales locales. Je vis à New York et on n’y voit pas tant d’art français que cela. On suppose souvent que tout arrive dans les grandes capitales de l’art, mais ce n’est pas vrai. Il faut aller chercher. Je ne cherchais pas une idée de la “francité”, mais une scène réelle. J’en connaissais certains ; j’en ai découvert d’autres, comme Valentin Ranger ou Romuald Jandolo.

La voiture comme source d’inspiration
Et la voiture, aujourd’hui ? Pour une génération qui peut vivre sans permis et passer sa journée devant un écran, est-ce encore un objet de désir ou déjà un fossile ?
Cecilia Alemani : Elle reste une source d’imagination, mais avec plus de distance. Nous ne sommes pas encore dans une culture post-voiture. Il y a chez les jeunes artistes à la fois de la critique et de la curiosité. Certains la regardent presque comme un vestige archéologique, en se demandant pourquoi leurs parents étaient si obsédés. Cette distance permet d’être plus critique. Et c’est aussi pour cela qu’on fait des expositions : pas pour fournir des réponses, mais pour ouvrir un espace où l’on peut regarder des sujets inconfortables sans devoir immédiatement prendre position. Daniel Otero Torres parle de fatigue et d’épuisement : cela renvoie aux corps de l’usine, mais tout autant à ceux qui passent aujourd’hui leurs journées devant un ordinateur. La machine a changé. L’anxiété, beaucoup moins.
“Moteur Imaginaire”, exposition inaugurale, du 17 octobre 2026 au 7 mars 2027, au Centre d’art Large – Emerige, 3, parvis Amont, île Seguin, 92100 Boulogne-Billancourt.
