Patritalia veut racheter Ducati (et MV Agusta) pour 2,5 milliards d’euros : un projet aussi patriotique que flou

La société d’investissement italienne Patritalia affirme avoir transmis à Audi/Volkswagen une offre de 2,5 milliards d’euros pour 100 % de Ducati, avec l’ambition d’en faire une marque « exclusivement italienne », jusque dans le paddock MotoGP. Problème : les documents qu’elle a elle-même publiés pour prouver le sérieux de sa démarche suggèrent que la marque de Bologne n’est, à ce jour, pas à vendre.

L’affaire dure depuis plusieurs semaines et prend un tour de plus en plus étonnant. Patritalia S.p.A., holding fondée en 2025 à Modène et dirigée par un certain Manuel Ros, revendique avoir formulé une offre de rachat pour l’intégralité du capital de Ducati Motor Holding S.p.A., propriété du groupe Volkswagen depuis 2012 via Audi. Face au scepticisme grandissant autour de la réalité de cette proposition, la société a publié le 30 juillet un communiqué accompagné de captures d’écran d’échanges par e-mail, censées prouver que l’offre a bien été transmise et reçue.

Une offre de 2,5 milliards d’euros, mais toujours pas de vente confirmée

Selon le communiqué de Patritalia, une proposition formelle de rachat à 100 % de Ducati Motor Holding, chiffrée à 2,5 milliards d’euros, aurait été adressée le 25 juin 2026 aux interlocuteurs compétents des groupes Audi et Volkswagen, avec copie à Lamborghini et à Ducati elle-même. La holding assure que cette proposition a bien été reçue et se dit prête à la renouveler indéfiniment si nécessaire, tout en rappelant qu’elle n’a « naturellement pas le pouvoir de conclure unilatéralement l’opération » : la décision finale revient exclusivement à l’actionnaire actuel.

Le hic se trouve dans les propres pièces jointes de Patritalia. Dans un des e-mails publiés, daté du 25 juin 2026, Manuel Ros répond lui-même à un refus préalable du groupe Volkswagen en écrivant : « Nous comprenons parfaitement votre position selon laquelle Ducati Motor Holding S.p.A. n’est actuellement pas à vendre. » Autrement dit, la documentation censée démontrer le sérieux de l’offre confirme surtout que Ducati a déjà répondu par la négative.

Sollicités, Audi et Volkswagen ont livré la même réponse laconique aux différents médias : « Ducati est une entreprise solide et performante. Les revues de portefeuille font partie d’une gestion de groupe responsable. Aucune décision n’a été prise à ce jour concernant une cession de Ducati. » De son côté, le CEO Ducati Amérique du Nord Jason Chinook a indiqué n’avoir connaissance d’aucune offre transmise au groupe, tandis que Claudio Domenicali, CEO monde de Ducati, avait déjà qualifié la marque de « totalement autonome » dans ses prises de parole précédentes.

Un Ducati « exclusivement italien », jusque dans le paddock MotoGP

Sur les réseaux sociaux, Patritalia et Manuel Ros ne se sont pas arrêtés à la question financière. La holding a détaillé sa vision d’un Ducati repris en main : l’ensemble du personnel, du technicien d’atelier jusqu’à la présidence, serait « toujours et exclusivement » composé de ressortissants italiens, indépendamment des compétences que des employés étrangers pourraient apporter. Une politique difficile à mettre en œuvre concrètement pour un groupe qui s’appuie sur un réseau international de filiales, d’importateurs et de concessionnaires.

La même logique s’appliquerait au sport : « toutes les Ducati engagés en championnat du monde seraient confiés exclusivement à des pilotes italiens, car Ducati est un symbole de l’Italie. » Une telle règle exclurait de fait l’actuel double champion du monde MotoGP Marc Márquez, espagnol, ainsi que son futur coéquipier Pedro Acosta, également espagnol — soit deux des pilotes qui font aujourd’hui la force du team factory Ducati Lenovo.

Patritalia a par ailleurs diffusé une série de visuels présentés comme des projections de motos MotoGP, Moto2 et Moto3 aux couleurs Patritalia, manifestement générés par IA plutôt qu’issus d’un quelconque projet industriel réel.

Remplacer Triumph en Moto2 ? Pas si simple

Autre annonce surprenante : Patritalia dit vouloir produire ses propres moteurs et châssis et « remplacer Triumph » comme fournisseur moteur unique en Moto2, s’appuyant notamment sur le récent moteur Desmo450 MX de motocross pour illustrer le savoir-faire de Ducati. La holding évoque à défaut la mise en place d’un marché libre en Moto2, Moto3 et MotoGP.

Le problème est que ce choix ne dépend ni de Ducati ni d’un éventuel repreneur : Triumph a été désigné fournisseur exclusif du Moto2 par les instances organisatrices et le détenteur des droits commerciaux du championnat, dans le cadre d’un accord en vigueur depuis 2019 et récemment reconduit avec un nouveau bloc moteur plus puissant prévu pour 2027. Un futur propriétaire de Ducati ne pourrait donc pas imposer un tel changement de son propre chef.

MV Agusta et d’autres marques italiennes dans le viseur

Ducati n’est pas la seule cible revendiquée par Patritalia. La holding affirme vouloir également porter son attention sur MV Agusta, ainsi que sur d’autres entreprises italiennes non nommées, dans le but de les faire repasser sous capitaux transalpins. Sur le plan produit, Patritalia évoque aussi l’introduction de Ducati routières plus abordables, destinées aux jeunes motards, une orientation qui contrasterait avec la stratégie de montée en gamme et de préservation des marges suivie par la marque depuis plusieurs années.

Qui est vraiment Patritalia ?

Sur le site de la holding, fondée à Modène en 2025, la philosophie est revendiquée sans détour : reprendre aux mains d’investisseurs étrangers des entreprises jugées porteuses de « l’identité nationale et culturelle » italienne, ces derniers étant, selon les mots de Patritalia, incapables de comprendre ou de respecter l’histoire des marques qu’ils dirigent. Manuel Ros, seul visage identifié de la structure à ce jour, est par ailleurs engagé politiquement au sein du parti identitaire Identità Italiana.

Autre détail troublant : malgré ses 13 000 abonnés Facebook, aucune publication de Manuel Ros ne génère la moindre interaction — ni like, ni commentaire, ni partage.

À ce stade, Patritalia ne détient donc aucune part de Ducati, aucune part de MV Agusta, et n’a aucune autorité sur le choix du fournisseur moteur en Moto2. Seuls faits vérifiables : une offre de 2,5 milliards d’euros aurait été transmise fin juin, et Audi comme Volkswagen se refusent, pour l’instant, à tout commentaire sur une éventuelle cession.


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