Il est l’homme de base, celui qui a construit année après année avec ses pilotes les succès de Yamaha sur l’Enduropale du Touquet et plus largement dans le sable. Amoureux de mécanique, piqué au succès dans le sillage de Jean-Claude Olivier puis José Leloir, Guillaume Davion plane sur la côte d’Opale. Une seule ambition, faire gagner les YZF. Deux leaders, Milko Potisek et Todd Kellett qu’il espère encore chez Yam à la suite de la 50ème édition. Interview musclée !
Que représente le Touquet pour toi ?
« Ah ! Une grande partie de ma vie déjà ! C’est évidemment un endroit que j’aime fréquenter une fois par an. C’est quand même l’une des plus grosses courses du monde. Ca fait toujours rêver« .
C’est émotionnellement le pic de l’année ?
« Oui ! J’ai connu d’autres moments très forts aussi et pas que sur le sable. Je me souviens du titre mondial 125 obtenu avec Maxime Renaux. Ca m’a procuré autant d’effet que l’Enduropale même si là, ça se passe tous les ans et qu’on a la chance d’être devant à chaque fois« .
Guillaume a gagné avec Maxime Renaux l’Enduropale chez les Juniors en 2015.
C’est aussi une pression particulière, une obligation de résultat ?
« Oui. On n’a pas d’autre choix que de gagner puisque ça fait pas mal de temps qu’on est devant. Mais la pression, elle n’est pas que là. Je mets plein d’attention aussi sur les pilotes qui arrivent, qu’il faut observer car certains déclinent. Et puis il y a les clients de Dragon’Tek. Il faut qu’ils soient bien équipés et qu’ils fassent la course dans de bonnes conditions. Tous les aspects d’un tel week-end sont important ».
Quels souvenirs gardes-tu de ta première fois ici ?
« J’étais très jeune. Ca devait être en 92 ou 93, j’étais gamin, je venais en bagnole, je dormais dans la bagnole, on faisait un feu de camps dans les bois, ce qui est interdit maintenant, on allait au concert Ricard, on vivait toute l’animation de nuit. Je n’ai fait ça que deux ans avant d’avoir l’opportunité de découvrir la compétition avec le team Yamaha et Arnaud Demeester« .
C’est en partie grâce à José Leloir (à gauche de JCO au centre) que Guillaume Davion a basculé chez Yamaha France aux côtés d’Arnaud Demeester.
Comment ça s’est fait ?
« Je faisais bêtement de la mécanique sur la moto d’un copain qui roulait en 85 et le pote qui suivait le gamin m’a parlé d’Arnaud Demeester qui cherchait quelqu’un pour le suivre, lui faire la mécanique. J’étais alors apprenti chez Rudy Potisek et le challenge m’a tout de suite plu. J’ai cassé mon contrat et j’ai basculé dans le sport direct alors que je ne connaissais pas grand chose, avec José Leloir qui chapeautait tout ça. Il me tirait les oreilles et me mettait des coups de bâton. C’est comme ça que tout a commencé…«
Y’a-t-il eu un Guillaume Davion pilote ?
« Pas du tout ! Je suis un amateur de mécanique qui pilotait des mobylettes à l’époque et qui faisait un peu de piste en loisir. Mes parents ne m’ont jamais suivi là-dedans. Ils n’avaient pas les moyens. J’ai acheté une moto avec mon salaire d’apprentissage mais j’avais déjà 17 ans. Je n’ai pas roulé plus que ça. Mon truc, c’était vraiment la mécanique plus que le pilotage« .
Comment es-tu arrivé à te spécialiser dans le sable au point que ça devienne une passion ?
« Ca s’est fait naturellement mais je n’aime pas plus le sable que le cross traditionnel. Ce qui me plaît dans les courses de sable, c’est la partie endurance et stratégie. On a plus d’implication sur le résultat de la course qu’en motocross où le pilote fait une grande partie du boulot. Entre ce que fait Sébastien Sagot avec les pilotes et nous en mécanique, les choses s’équilibrent par rapport à la partie purement pilotage. Si c’est 80% pour le pilote en MX, c’est 60% dans le sable, ce qui revient presque à l’équilibre dont je parle. Il s’agit de créer une alchimie entre pilote et moto. C’est rare mais quand ça arrive, c’est cool« .
On a connu pas mal d’accidents sur les épreuves de sable, parfois dramatiques, encore cette année à Grayan. Comment améliorer la sécurité ?
« Je suis le premier à prôner une amélioration de la sécurité. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, les gens pensent que la vitesse est la cause des accidents. Or on n’a jamais eu d’accident lié à un problème de vitesse. Ou très peu. La problématique, ce sont les sauts, et pas qu’en course. Il faut réduire la hauteur des obstacles pour éviter les envols. Je ne comprends pas qu’on puisse encore avoir des appels assez raides dans des courses de masse où on aligne des amateurs et des pros. Ces pros ne veulent pas s’envoler. Ils veulent aller vite pour gagner, c’est tout. S’ils sont obligés de sauter loin, ils prennent le risque de percuter quelqu’un qui a chuté en dessous, et ça peut provoquer des drames« .
Mais il y a parfois des sauts à des endroits où ça va vite !
« Oui, mais à Grayan, pas tant que ça. C’était rapide mais les sauts étaient énormes, sans visibilité. Et avec autant de monde, tu augmentes la probabilité d’avoir des accidents. Ce n’est même pas parfois un problème de différence de niveaux. Le gamin qui s’est tué roulait très bien. Il a eu un problème technique et le problème est arrivé. Si on réduit ces sauts, on réduit le risque d’accident, c’est clair. Mais c’est pas en mettant plus de virages que les dangers seront moindres. Ca doit être le sujet numéro 1. Ma priorité, c’est la sécurité pour les pilotes. Les consciences bougent, on dialogue avec la fédération. Le spectacle doit se faire différemment« .
Qu’est-ce qui a changé entre le Touquet du goulet et le Touquet sur la plage en matière de préparation moto et pilote ?
« Finalement pas grand chose. On prépare toujours les motos de la même façon avec un objectif essentiel, améliorer la fiabilité. Ca veut dire empêcher que la température moteur monte trop. On investit beaucoup plus en terme de technique et travail sur les motos qu’à l’époque mais on bosse dans le même sens. On doit trouver un compromis entre la vitesse de la moto et sa performance sur la piste, dans les vagues, les ornières. On essaie d’avoir une moto équilibrée qui fonctionne bien sur tous les types d’obstacles et puis ensuite, on essaie de lui faire gagner de la vitesse. C’est ce qu’on a fait cette année. Ca m’emmerde de voir d’autres qui se réjouissent du holeshot. J’espère qu’on va l’avoir pour nous cette année ».
Guillaume a connu la grande époque du goulet et des dunes. Empêcher que les motos chauffent trop, une mission toujours d’actualité !
Quels sont les pilotes que tu as fait rouler qui t’ont le plus marqué ?
« Heu… Un seul, c’est compliqué. Si je dois n’en citer qu’un, je dirais le premier, Maxime Renaux. On l’a récupéré avec Seb (NDR : Sagot) en 80. Quand j’ai vu arriver le bétail, là, je me suis dit, on peut la ranger la 80. Mais il n’avait pas l’âge pour rouler en 125. On a quand même gagner un Junior avec lui. Et puis je dois parler de Milko aussi. On a mis longtemps à travailler avec lui. La relation a mis du temps à s’installer, jusqu’aux résultats qu’on connaît…. Ca arrivait peu de temps après Timoteï, autre pilote marquant pour moi. Un mec avec qui j’aurais voulu gagner« .
Qu’est-ce qui fait la différence aujourd’hui entre un Kellett et les autres ?
« Todd est en parfaite osmose avec sa moto. Il ne fait qu’un. On a trouvé l’équilibre parfait. Pour info, quand il est arrivé chez nous il y a 7 ans, mes yeux ont brillé. Je me suis dit, c’est qui celui là ? Incroyable. Il bûcheronnait, il y allait à fond, il y allait dans tous les sens, il m’avait impressionné. C’était un jeudi à Loon. Et le dimanche il y avait la RedBull Knockout. On s’est retrouvé côte à côte dans le paddock avec son père. Je parlais pas trop anglais mais je lui ai dit, tu roules bien, tu voudrais pas faire le Touquet ? Il était emballé, ça le faisait rêver. Il m’a proposé de lui prêter une moto avec un gros réservoir. Mais je lui ai dit que je lui mettrais une moto neuve. Et il est arrivé le lendemain. Je l’ai mis avec Seb Sagot qui n’était pas trop convaincu. Il trouvait qu’il y avait du boulot mais je pensais vraiment que ça pouvait le faire. Ca a donné ce qu’on voit maintenant…«
Pourquoi les Yamaha sont-elles supérieures depuis tant d’années ?
« On a une moto d’origine bien née, avec une bonne base. C’est plus facile que de travailler avec une bouse ! Ensuite, c’est toute l’expérience accumulée, les erreurs commises, le temps qu’on passe au développement qui font la différence. Je sais dans quelle direction travailler, on gagne du temps. Quand une nouvelle moto arrive, tu dois être focus sur le châssis. Une fois qu’il est équilibré, tu passes au moteur. Il faut peaufiner les choses pour aboutir à un résultat performant. Il ne faut pas se prendre pour un sorcier. Ca fait quasiment 10 ans qu’on n’a pas perdu. Le seul à nous avoir battu, c’est Watson avec une KTM factory. A l’époque, je pense que Milko était meilleur que lui mais il a été un peu atteint psychologiquement par le fait que Nathan roulait avec une moto d’usine« .
Tu considères qu’un vrai pilote de sable aura toujours un avantage par rapport à un pilote de GP qui débarque au Touquet ?
« Sur une course de sable, la vitesse ne suffit pas. Il faut de l’expérience. Si un pilote de GP pense tout casser en arrivant, il risque d’être déçu, même s’il s’appelle Herlings. Les pilotes de sable actuels savent quand même rouler vite sur un GP de sable. D’ailleurs je ne veux pas que mes pilotes ne soient que des pilotes de sable. On prépare les choses pour que le jour ou un Herlings débarque, on ne soit pas ridiculisé« .
Dans quel domaine est-il important de dominer pour remporter un Touquet aujourd’hui ?
« C’est en ensemble de choses. Kellett est clairement le pilote le plus rapide du monde sur un premier tour, sur le plat. Après, il y a d’autres éléments. La constance dans la course, la gestion de l’effort, la précision et la concentration dans les dépassements« .
On a l’impression depuis quelques années que le Touquet se joue au départ. Vrai ?
« Aujourd’hui c’est comme ça. Dimanche ce sera peut-être différent. C’est bien de partir devant mais il faut assurer la suite… Si t’es pas bien dès le départ, comme Honda en 2025, c’est que t’as un problème, que t’es à la cave au niveau vitesse. Et ça ne s’arrangera pas ensuite…Le départ n’est pas tout mais la vitesse est importante« .
On pourrait imaginer Dragon’Tek travailler pour une autre marque que Honda ?
« Je ne l’envisage pas. J’ai de très bonnes relations avec Yamaha depuis de nombreuses années. On a construit quelque chose de sympa. Si je pouvais finir ma carrière sans changer de marque, ça m’irait très bien« .
Mais tu n’as pas été courtisé pour travailler pour une autre marque ?
« Non, non. J’ai un caractère assez fort, les gens ont peur de moi ! (rires)«
Combien de motos prépares-tu chaque année pour le Touquet ?
« Des complètes, c’est une 20aine. Après, on fait plein de trucs pour les amateurs mais ça doit réunir environs 300 motos« .
S’il n’y avait pas le Touquet et le sable, que ferais-tu ?
« Je sais pas. J’irai à la plage sur un transat !!! (rire) Je serais peut-être sur le MXGP. Mais je ne regrette pas car les machines sont compliquées à gérer. Ce que j’aime dans mon job, c’est qu’on maîtrise tout. On travaille comme on veut pour arriver là où on veut arriver !«
Qui sont les futurs Demeester, Potisek et Kellett ?
« Je ne peux parler que de Yamaha. Premier d’entre eux, Adrien Petit. Il est prometteur. Il faut faut qu’il mette toutes les cases au bon endroit mais il a tout ! Il passera alors un cap supérieur. C’est à lui de jouer« .
Ca consiste d’abord à vouloir gagner le Touquet ?
« Non. Il y en a plein qui veulent gagner. Kellett me disait tous les ans, je vais gagner. Et je lui disait, non, tu vas pas gagner, t’es pas prêt. Il faisait une tête pas possible. Et rebelote l’année suivante ! Jusqu’à ce qu’il finisse 2ème. Et là je lui ai dit, maintenant, tu peux t’entraîner pour gagner. Il faut avoir tout mis en face. Je le vois vite dans l’implication que met le pilote, dans sa rigueur de travail, dans l’énergie dépensée, dans la vitesse qu’il possède. Adrien Petit a le potentiel. Il est plus axé sur le pilotage, il a besoin d’être comme il faut pour aller vite mais potentiellement il a les qualités. Il y a aussi Tias Callens qui monte doucement à l’instar d’un Adrien Van Beveren. Enfin il y a Damien Knuiman qui fait des résultats surprenants pour sa première année dans le sable« .
Question simple dans ce cas. Qui va gagner Dimanche ?
« Je sais pas mais j’ai le sentiment qu’il va y avoir une belle bagarre entre Todd et Milko. Kellett est ultra favori, il domine tout mais Milko est monté en puissance et il est capable sur un Touquet de se surpasser. Il a le potentiel pour aller se bagarrer. Ce sont mes deux favoris« .
Guillaume croit dans les chances de Milko de tenir tête à Kellett dimanche.
Du coup, Kellett chez Honda, ça risque de te chagriner si ça se concrétise…
« Ah ouais… Todd c’est un peu comme mon gamin. Je peux comprendre que l’appel de l’argent soit fort mais je ne sais pas ce qui lui fait tourner la tête à ce point. Est-ce qu’il sera plus heureux s’il fait ce choix-là, je ne crois pas. Ce serait une très grosse erreur. Notre priorité est de le conserver mais si son départ se confirmait, notre priorité serait alors de le battre. Je mettrais tout mon engagement pour lui montrer qu’il a fait le mauvais choix. Il m’en a un peu parlé, il est embêté, il a un peu peur de moi… Mais bon c’est pas le moment de parler de ces choses-là. Je n’ai pas d’énergie actuellement pour parler d’histoire de contrat. Je suis focalisé sur la victoire dimanche avec Milko ou Todd. On parlera de ça lundi. Je serais le premier sur le dossier et on ne se laissera pas faire. Sortir un chèque pour nous priver de victoire, c’est mal connaître notre capacité de travail et de réaction. Honda va vite comprendre que le chèque sur un pilote, ça ne suffit pas ! T’achètes pas l’Enduropale comme ça. C’est ce qui me dérange. Si Todd partait pour des hommes meilleurs que nous ou du matériel meilleur, on se remettrait en question mais je pense qu’on a une bonne organisation globale. Il ne me doit rien. On s’est rendu service tous les deux. Mais quand tu vois la moto des concurrents, t’as pas envie d’y aller. Si tu dis que tu vas aller plus vite que Genot sur sa moto, tu fais une erreur monumentale. Genot est très fort. C’est un mec qui a un talent de malade mais il se casse les dents avec cette moto. Ils travaillent mais je connais l’implication qu’il faut mettre dedans pour gagner. Il va leur falloir encore quelques années…«
Si tu ne devais garder qu’une édition parmi les 49 courues, ce serait laquelle ?
« Certainement l’année où j’ai fait défaut à Yamaha, en 2004 avec Jean-Claude Moussé. Ca s’était mal passé l’année d’avant. On avait préparé les motos chez Honda France. Ca avait été un calvaire pas possible. On m’avait interdit de démonter la moto. J’ai exigé l’année suivante de tout faire tout seul. On a gagné. Celle-là aura été intense. J’étais à l’entraînement tout le temps, je m’occupais de tout de A à Z. En terme d’implication, c’était quelque chose« .
Tes coups de coeur pilote !
– Le plus malin : Milko Potisek
– Le plus agressif : Hakon Fredriksen
– Le plus technique : Cyril Genot
– Le plus physique : Todd Kellett
– Le plus sympa : super difficile. Tous nos pilotes sont sympa !
– Le plus chanceux : Adrien Van Beveren. On a fini certains Touquet dans des conditions où la moto aurait du casser alors…
– Le plus malchanceux : je ne sais pas…