Si vous gravitez dans l’univers des courses de sable, vous l’avez forcément déjà croisé. À la tête de MX Pilotage, Sébastien Sagot entraîne, conseille et fait progresser de nombreux pilotes du CFS, pros comme amateurs. À quelques jours de l’Enduropale du Touquet 2026, nous l’avons interrogé sur plusieurs thèmes 100 % silice.
Né le 27 août 1976 dans le Nord, Sébastien Sagot, 49 ans, est un personnage incontournable du championnat de France des Sables. Aux côtés d’Adrien Van Beveren, Milko Potisek et Todd Kellett, le coach français a remporté neuf Enduropale du Touquet. En attendant l’édition 2026 mi-février, nous l’avons questionné sur son métier, sa passion, les pilotes avec qui il collabore et, évidemment, sa vision d’une discipline à part. Précis, consciencieux, honnête, il s’est fait un plaisir de répondre avec franchise aux différentes thématiques proposées…
Kellett a gagné l’an passé malgré un virus qui a pénalisé sa préparation. Il sera l’homme à battre au Touquet.
Pourquoi Todd Kellett est-il devenu intouchable ?
« Todd, j’ai commencé à bosser avec lui quand Guillaume Davion l’a découvert lors d’une course aux Pays-Bas il y a cinq ans. Il était totalement amateur et Guillaume lui a proposé de venir rouler chez Yamaha après avoir décelé chez lui un potentiel intéressant. Après notre premier coaching ensemble, je me suis dit que c’était mission impossible. Il roulait en force, les genoux en avant, les talons ancrés sur les repose-pieds, sa moto faisait des gauche/droite dans les trous, il était au rupteur partout… Il allait vite, mais la technique, ça n’était pas vraiment ça. Corriger tout cela en un coup de baguette magique, c’est pas possible. Après le second coaching, je me suis rendu compte de qui était Todd. Un garçon humble, à l’écoute et qui ne met pas dix ans à mettre en application les conseils. En plus, c’est un gros bosseur. Et quand il te donne sa confiance, c’est gagné. On a bossé sur plein de choses, les progrès sont arrivés semaine après semaine. Il a cette capacité à vite assimiler les choses. Quand tu entres dans un processus de progression, c’est dur. Il faut déconstruire des habitudes pour reconstruire, perturber tes habitudes. Du coup, tu passes par des étapes où tu es moins bien, où le doute peut s’installer. Todd a eu cette force mentale d’accepter tout cela, de toujours se remettre en question sans jamais rechigner. Quand il ne réussit pas, il repart au boulot dix fois plus fort. Et quand il gagne, il reste toujours à la recherche de petits détails pour s’améliorer. Tu peux revenir sur certains points qui n’étaient pas parfaits et il accepte le dialogue.
Todd Kellett sera à nouveau le favori du Touquet © DR
Ces derniers mois, il a passé un nouveau gros cap mental. On travaille là-dessus. Toutes ses victoires sont belles mais ce n’est pas forcément là où il m’impressionne. C’est plutôt comment il sait se sortir de l’adversité, de ne jamais lâcher. Autre point que j’ai souligné avec lui, la notion de plaisir. J’avais l’impression que quand il menait une course, elle n’était pas forcément présente. Aujourd’hui, c’est différent, il a progressé à ce niveau. Au fil des années, avec l’expérience, on a aussi réussi à adapter son programme physique afin de le rendre plus souple, plus mobile sur sa moto, plus explosif. Techniquement, je trouve qu’il est vraiment bien cette année. Il peut s’améliorer, notamment sur ses placements de regards. On a prévu de faire des tests et des évaluations pour qu’il progresse là-dessus, c’est important. Parfois, son temps d’analyse est un peu trop long par rapport à sa vitesse. Physiquement, il est aussi de mieux en mieux, il va monter en puissance jusqu’au Touquet. Son programme a été prévu dans cette optique. L’an passé, il a gagné, tout en roulant diminué avec un virus. Todd a passé de sales moments, vraiment. Il s’est accroché et a réussi à s’en sortir. Les top sportifs peuvent aller tellement haut qu’ils peuvent également descendre très bas. Depuis début octobre, il se lève le matin en forme, avec de l’entrain, de l’énergie, sa maladie est derrière lui. C’est un grand champion dont la motivation de réussir n’a pas baissé d’un cran. »
Sébastien voue une grande admiration à Milko Potisek. Il sait les étapes par lesquelles il est passé pour se remettre à niveau et gagner de nouveau. « Un grand champion, dur au mal, avec un mental d’acier. »
Quel regard portes-tu sur la carrière de Milko Potisek ?
« Milko peut être très fier de sa carrière, je le suis également pour lui. J’ai commencé à travailler avec Milko quand il avait neuf ans. Jeune, il avait un gros manque de confiance en lui et regardait ses adversaires du Minivert comme des stars. Sur la moto, il avait des facilités, mais il manquait de vitesse et n’aimait pas prendre de risques. Pour moi, c’est bon signe, ça démontre que ce type de pilote ne fait pas n’importe quoi. Il s’est construit techniquement et a aussi compris qu’il fallait vraiment se faire violence et se mettre au boulot. L’année où il est devenu vice-champion du monde MX3 en partant sur les courses avec sa soeur et un petit camion, il a compris plein de choses. Sa carrière s’est lancée, il ne rêvait pas de Touquet au départ, mais plutôt de MXGP. Milko est finalement arrivé dans le sable sérieusement assez tard. Quand il a pris la décision de se spécialiser pour ce type de courses, il a tout mis en oeuvre pour être performant. Milko, c’est un psychopathe du travail, de la condition physique. Il ne néglige aucun paramètre ! Il est sérieux, carré, parfois même un peu trop. Quand il avait quinze ans, si on m’avait qu’il réussirait la carrière qui est la sienne, j’aurais émis des doutes. Il a déjà gagné trois Touquet et se prépare pour s’en offrir un quatrième. Il faut aussi mettre en avant sa résilience. Après son incroyable saison 2022 quand il a tout gagné, il est rentré dans ce cycle infernal de blessures à répétition. Honnêtement, je ne me l’explique pas, il y a parfois eu un manque de réussite. À chaque fois, il a su rapidement mettre ses déceptions derrière lui et repartir au boulot, c’est l’une de ses grandes forces. Milko, c’est un très grand champion, dur au mal, avec un mental d’acier. Il n’a jamais imaginé terminer sa carrière sur une blessure, c’est une situation impensable pour lui. J’ai un grand respect pour son sérieux, son abnégation, il est irréprochable. Je lui souhaite vraiment de vivre un beau Touquet 2026. »
Pour Sébastien, Adrien Van Beveren est parti sur les rallyes sans avoir montré l’étendue de ses possibilités sur les courses de sable. Il l’a retrouvé en vainqueur sur l’épreuve vintage.
Que manque-t-il à Cyril Genot pour passer un cap supplémentaire et gagner plus souvent ?
« Cyril dispose de plusieurs atouts pour jouer la victoire plus souvent, y compris au Touquet. Je ne travaille pas avec lui, mais je le connais bien. Je le vois évoluer depuis qu’il roule en 85 cm3, bien avant son arrivée sur le CFS. Il est Belge, a toujours roulé dans le sable, chez lui, en Europe, aux Pays-Bas, c’est sa culture. On le ressent dans son pilotage que je trouve technique et très abouti. Après, ça ne suffit pas. Le pilote, c’est 80 % de la victoire, mais pas 100 %. Il y a tout un ensemble derrière, une moto, un entourage, une équipe, toutes ces composantes sont importantes. Le team Honda progresse, va dans le bon sens, ils bossent dur, Cyril met du coeur à l’entraînement, mais ça ne suffit pas pour l’instant. Mentalement, il y a sûrement des axes à étudier, mais vu de l’extérieur, je ne peux pas vraiment me prononcer là-dessus. Je n’ai pas assez d’éléments. Oui, Genot dispose d’un gros potentiel, c’est indéniable. Il lui reste du boulot, mais à mon sens, il n’est pas le seul responsable dans le fait de ne pas gagner. »
Quel est le meilleur pilote de sable avec qui tu as collaboré ?
« Pas facile cette question, voire impossible d’y répondre. Comparer des garçons qui n’ont pas évolué à la même période, qui n’ont pas été à leur prime au même moment, c’est compliqué. Adrien Van Beveren est parti en rallye alors qu’il n’était pas encore à son apogée et que sa marge de progression était encore importante. Milko est arrivé ensuite, il s’est imposé après avoir disputé plusieurs Touquet sans être spécialement préparé pour cela. Et ensuite, c’est Todd qui a débuté sa domination. Aujourd’hui, tous les trois comptent trois victoires au Touquet. Qui est le plus fort, c’est une question piège. En revanche, je peux te dire exactement qui ils sont humainement, les heures et les heures qu’ils passent à l’entraînement. Je continue de collaborer avec les trois et par respect pour eux, je ne peux pas me prononcer là-dessus. Ce n’est pas de la langue de bois, mais honnêtement, je n’ai pas la réponse. Avec mon expérience, j’ai appris à avoir un regard dénué de jugement. Je ne suis pas là-dedans. Je ne juge pas mes athlètes. Je suis capable de leur faire des bilans, de leur faire part de remarques pointues sur différents points, de comprendre de quoi ils ont besoin, c’est le plus important. Avant de comprendre un pilote, il faut comprendre l’homme. Je n’ai pas travaillé de la même façon avec Adrien, Todd et Milko. Ils n’ont pas la même culture, se sont construits différemment. Mentalement, ils ont besoin d’une préparation personnalisée, physiquement, ils n’ont pas les mêmes gabarits. Tous les trois sont d’immenses champions ! »
Les champions ont des qualités différentes. Sébastien a modelé celles d’un Todd Kellett arrivé sur le sable avec plein de défauts. Le Britannique sera favori au Touquet mais gare au Lion des Flandres…
Que penses-tu de la nouvelle génération qui déboule dans le sable ?
« Déjà, c’est une bonne chose de voir des jeunes débarquer dans la discipline et travailler dur pour arriver à leurs fins. Il y a les pilotes Yam, Damien Knuiman et Tias Callens, qui progressent bien, Paolo Maschio qui progresse aussi et Håkon Fredriksen qui débarque cette année sans expérience en montrant déjà une belle vitesse. J’aime bien Maschio, il a le feu, il met beaucoup d’engagement, d’intensité. Il dégage une belle énergie. Et puis il est Français, c’est bien. Knuiman et Callens sont plus posés, c’est intéressant aussi. Fredriksen, je ne le connaissais pas, il est un peu plus vieux, mais son profil est intéressant. Il est solide, il a un gros potentiel. Si ces jeunes travaillent dans le bon sens, ils ont tous de l’avenir dans la discipline. Après, attention, on a aussi vu plein d’espoirs passés qui n’ont pas confirmé. Pour passer des caps, il ne faut pas faire n’importe quoi. Pour conclure sur ce thème, j’ai envie d’ajouter Adrien Petit à cette liste. Pour l’instant, il se concentre avant tout sur sa carrière de crossman, mais quand il vient dans le sable, il est bon. S’il décide de se spécialiser, il sera là aussi. C’est une belle génération. »
Tu as gagné neuf Touquet en tant que coach. Lequel t’a procuré le plus d’émotions ?
« À chaque fois, c’est un grand plaisir forcément. Mais si je devais en ressortir un, je dirais 2016, la troisième victoire d’Adrien Van Beveren. Je sortais d’une saison assez intense, avec le titre mondial 125 de Maxime Renaux notamment. J’ai embrayé avec la prépa d’Adrien. Il était le double tenant du titre, forcément attendu au tournant, et nous avions bien bossé tout l’hiver. Pour moi, c’est plus dur de gagner une seconde, une troisième fois, c’est ce que j’ai toujours dit à mes pilotes. En gagner un, c’est beau, c’est pas donné à tout le monde, c’est une belle consécration. Mais récidiver derrière, lancer une série, c’est encore autre chose. Il faut se remettre en question. Quand Adrien remporte son troisième Touquet, il devance aussi Axel van de Sande, un pilote que j’ai commencé à coacher quand il avait huit ans. À l’arrivée, j’ai été submergé d’émotions, une sorte d’euphorie bizarre que je n’avais jamais ressentie auparavant. Je n’ai jamais bu d’alcool, pris une cuite de ma vie. Et là, j’avais l’impression d’être bourré, j’avais la tête qui tournait. Les gens me parlaient, je ne captais pas vraiment, je répondais à des questions sans trop savoir ce que je disais. Mes nerfs ont dû lâcher, j’ai aussi pensé à ce moment-là à Jason Denys, un jeune pilote que je coachais et qui est décédé quelques années plus tôt. Tout s’est mélangé dans ma tête, j’étais plus vraiment connecté avec la réalité. Et puis cet état est passé après quelques minutes, mais c’était vraiment particulier. »

Pour finir, c’est quoi la méthode Sébastien Sagot ?
« C’est l’aboutissement de beaucoup de travail. Après avoir passé mon diplôme d’éducateur, j’ai ouvert mon école de pilotage en 2000. Trois ans plus tard, j’entraîne deux jeunes pilotes pour le Minivert : Morgan Fiquenel et Thibault Pierre. Pendant l’hiver, les deux roulaient exactement de la même façon. En fin de saison, le premier gagne le titre éducatif devant Dylan Ferrandis et le second galère à entrer dans les dix, sans jamais prendre de plaisir. Pendant toute l’année, je n’ai pas trouvé de solution pour l’aider. J’étais bien sûr heureux du titre de Morgan, mais d’un autre côté, assez touché et déçu pour Pierre. J’ai mal vécu cette situation, je n’ai pas réussi ma mission d’éducateur qui est censée permettre aux jeunes de s’épanouir dans leur sport. Au départ, je n’ai pas voulu devenir éducateur pour former de grands pilotes. Plus jeune, quand j’étais pilote, le MX m’a permis de prendre confiance en moi, de me construire et même de me transformer. J’ai monté mon école afin de pouvoir transmettre cela à mes élèves. Dès le départ, l’envie de leur insuffler une philosophie de vie m’a animé. Et ça n’a jamais changé ! L’exemple de Thibault Pierre allait totalement à l’inverse de ce que je voulais faire. J’ai lu énormément de biographies d’athlètes pour comprendre leur fonctionnement, leurs méthodes. Nadal, Douillet, Bolt, leurs parcours m’ont passionné. J’ai appris plein de choses, surtout une, très importante, c’est le côté humain. J’ai aussi la chance d’avoir mon épouse à mes côtés, elle est sophrologue et naturopathe. Elle a une grosse ouverture d’esprit sur la vie et m’a permis de comprendre qu’il ne fallait pas juger les gens. J’ai évolué. Quand un pilote m’explique qu’il a peur, qu’il est faignant, je suis à l’écoute et j’essaie de comprendre et de proposer des solutions. Si ce type d’émotion arrive, il ne faut pas juger, engueuler les jeunes, c’est contreproductif. Il faut essayer de la transformer en positif. Il faut comprendre l’humain, ne pas être dans le jugement et faire preuve d’humilité. »
