Il y a les pilotes au discours formaté, à l’attitude clinique. Et puis il y a Malcolm Stewart. Passionné de pêche et a priori peu destiné à faire carrière en motocross, le petit frère de James a tracé sa route. Malgré l’aura écrasante de Bubba, Malcolm s’est construit une place solide sur la scène Supercross. À 33 ans, sacré King of Paris, dix-sept ans après son aîné, il se livre à coeur ouvert ! Instructif !
Malcolm Stewart a marqué son époque, gravé son style et ses résultats dans l’histoire du SX US. Lourd héritage pour le frère de James que le destin semblait conduire davantage dans la chaise de combat d’un chalut qu’au guidon d’une machine de cross. Son truc, c’était la pêche, jusqu’à l’éclat d’un résultat brillant en MX. Alors il a insisté, tout en décontraction, animé par l’adrénaline et le kif d’un sport hors norme. Pas le même brio que son frère, pas une rock star mais des résultats. Un titre 250 SX et puis cette année, à plus de 30 ans, enfin une victoire en 450SX chez lui, à Tampa, dreadlocks au vent, sourire banane en bandoulière….
Quel est ton regarde sur ta saison 2025 ?
« Franchement, je pense que c’est une saison qui va compter dans ma carrière. Déjà, gagner à domicile à Tampa, avec mon frère qui commentait pour la TV… C’était incroyable. J’ai vraiment coché des cases importantes, des trucs qui marquent dans une carrière. C’est clairement une année de référence. Et puis surtout, ça m’a fait du bien de revenir au niveau après toutes ces années galères. En 2023, je me blesse gravement le genou. Je travaille comme un malade pour revenir. En 2024, je ne suis clairement pas dans le coup, c’était juste pour retrouver le rythme, raccrocher le wagon. Et en 2025, j’ai enfin retrouvé le “vrai Malcolm”. Ça m’avait manqué. »
Avant sa blessure à Anaheim, Malcolm Stewart était sur une excellente dynamique ! © Math Brunner
Quel a été le feeling quand tu as enfin gagné à Tampa ?
« C’est marrant parce qu’il y a quelques années, on me demandait toujours si j’allais gagner un jour. Et tout le monde disait non, je ne suis pas capable de gagner. Et honnêtement… j’avais fini par accepter l’idée moi aussi. À un moment, ce n’était plus une obsession. On dit souvent, tant que tu n’as pas goûté à une victoire, tu ne sais pas ce que ça fait. Mais en vieillissant, j’ai fini par réaliser que ma carrière, c’était déjà une victoire en soi. Dans ce sport, beaucoup de pilotes durent deux, trois ans et disparaissent, blessés ou rincés. Moi, année après année, j’ai toujours réussi à revenir, à me battre dans la catégorie reine, à rester dans le coup. Pour moi, ça vaut autant qu’une victoire. Alors oui, gagner Tampa, c’est un bonus énorme. Ce qui rend ce soir-là unique, c’est le contexte : rouler à la maison, devant ma famille dans les tribunes, mon frère qui commente en direct. C’était un moment historique pour nous. C’est d’ailleurs la deuxième fois qu’on marque l’histoire avec James. On a été les premiers frères à gagner un titre Supercross en 250, et dix ans plus tard, je gagne une finale 450 pendant qu’il commente. Je ne sais pas si quelqu’un refera ça un jour. »
Toi qui as été champion en SX 250, pourquoi est-ce si dur de gagner en 450 ?
« Parce que c’est la catégorie reine, tout simplement. Le 250, c’est un peu comme le collège ou l’université. Quand tu arrives en 450, tu entres en NFL. C’est un autre monde. Je ne dénigre pas le 250, mais le niveau en 450 est dingue. Tu as des motos usine partout, des pilotes qui ont tous gagné, des mecs avec une décennie d’expérience. À Anaheim cette année, il y avait derrière la grille de départ 18 pilotes sur 22 qui ont des titres, des victoires ou des podiums en Supercross. Tu imagines ? Tout le monde sait gagner. Tout le monde sait mettre du gaz. La différence se fait sur des détails. Un départ parfait, une nuit où tu te sens imbattable, un risque que tu acceptes de prendre alors qu’un autre n’est pas dans le bon feeling. En Supercross, même nous, on ne sait pas toujours qui va gagner. Tu as une idée… mais jamais de certitude. Et parfois, c’est un pilote que personne n’attendait, juste parce qu’il a tout réuni ce soir-là. Et c’est ça que j’aime dans cette catégorie, la tension derrière la grille, l’énergie avant d’entrer sur la piste, ce moment où tout le stade se met à vibrer au même rythme. Quand le panneau 30 secondes se met à l’horizontale, ces trois à cinq secondes avant la chute de grille… Pour moi, ça dure une éternité. C’est ce frisson-là qui me fait vivre. »
Il paraît que gamin, tu ne voulais surtout pas faire de motocross ou faire comme ton frère, est-ce que c’est vrai ?
« Absolument ! Si tu avais dit au gamin de 9 ou 10 ans que je deviendrais pilote pro, j’aurais éclaté de rire. Je ne voulais pas être pilote. Moi, je voulais devenir pêcheur pro. La pêche, c’était toute ma vie. Mon frère roulait déjà. Il était tellement bon et je me disais que jamais je ne pourrai faire aussi bien, alors pourquoi essayer ? Mon père adorait la pêche et les motos mais il disait toujours, si j’ai un autre fils, j’aimerais qu’il soit la version pêcheur de moi. Aucun stress, aucune pression pour rouler. Il m’achetait des cannes, m’emmenait pêcher. C’était notre truc. Et au final, je me suis mis plus sérieusement à la moto pour acheter un bateau et pouvoir pêcher en fait. J’avais 16 ans et j’ai vu un bateau dans un magasin à 35 000 dollars. Je me suis torturé l’esprit pour savoir comment j’allais faire pour l’acheter. Alors j’ai fait quelques courses locales pour gagner un peu de cash. C’était au niveau amateur donc je ne gagnais pas beaucoup. J’ai fait ça quelques années puis en 2011, je me suis dit qu’il fallait que je passe pro. Je devais avoir 17 ou 18 ans et je roulais pour Suzuki City. À ce moment- là, j’ai fait un pacte avec moi-même.
La carrière de Malcolm a connu deux belles victoires en 2025 à Tampa et à Paris © Math Brunner
Si je ne fais pas la première finale au SX de Houston lors de ma toute première course, j’arrête tout. Je deviens ouvrier du bâtiment avec un pote. Ça n’avait pas l’air si mal et fin de l’histoire. Je fais deuxième en Heat et je me qualifie direct. Donc là je me suis dit, très bien, je vais continuer à rouler alors et je recommence la semaine prochaine. Week-end après week-end, course après course, je m’accrochais. En fin de saison, j’avais gagné assez pour m’acheter mon bateau. Je me suis dit, finalement, que ce n’était pas si mal comme année. Ensuite, j’ai reçu un coup de fil. C’était, et c’est encore aujourd’hui, mon team manager, Nathan Ramsey. Il m’a appelé en plein milieu de l’été pour me demander si je voulais signer un contrat de deux ans avec l’équipe KTM J-Star Motorsports à l’époque. C’est comme ça que tout a démarré et quinze ans après, je suis encore là. Tout s’est joué et décidé sur une nuit et une course. Ça aurait pu être la fin pour moi, c’est dingue. Maintenant, j’en rigole, mais à l’époque, ce n’était pas vraiment ma tasse de thé de rouler. Alors gagner à Tampa cette année, ça m’a rappelé tout ça. C’est comme un gars qui bosse douze heures tous les jours, qui rame pour avoir une promotion et un jour, il y arrive. C’est exactement ce que j’ai ressenti. »
Quel est le meilleur conseil que ton frère t’ait donné pour progresser ?
« Franchement… le meilleur conseil que j’ai reçu de lui, c’est simple, c’est amuse-toi, reste toi-même. Il m’a toujours répété que si je roulais en étant vraiment moi, sans essayer d’imiter qui que ce soit, je finirais par cocher toutes les cases que je voulais atteindre. Ne te prends pas la tête avec les autres, concentre-toi sur toi et point barre. »
C’est difficile à appliquer j’imagine ?
« Ah oui ! C’est clair que ce n’est pas simple. J’essaie d’être Malcolm… mais parfois, je n’y arrive pas. Je fais de mon mieux. C’est tout ce que je peux faire. » Grandir dans l’ombre de ton frère, ça a dû être compliqué ? « On m’a souvent posé cette question. Tout le monde s’imagine que c’était dur, mais honnêtement, je ne l’ai jamais vu comme ça. Tout ce qu’il a accompli, je ne me suis jamais dit que je ferais pareil, donc à quoi bon essayer. Déjà parce que ce n’était pas mon rêve à moi. Je n’ai jamais voulu devenir pilote pro au départ. Ce n’était pas dans mes plans. Donc pourquoi vouloir faire comme lui si ce n’était pas mon envie à la base. Je savais qu’il était au top, qu’il gagnait tout, qu’il était au centre de l’attention. Moi j’étais occupé à essayer d’être moi-même plutôt que d’essayer d’être le petit frère de James. Quand les gens me disaient : “Ton frère a fait ci, il a fait ça…”, je répondais juste : “Ouais, c’est cool.” Et je passais à autre chose. Ça ne m’a jamais pesé. »
Le pilote de Malcolm est d’une belle technicité efficace © Math Brunner
Et ton papa avait quel rôle dans tout ça ?
« Il ne me lâchait pas (rires). Mon père m’a toujours poussé. C’est super important pour moi. Toute ma famille est importante. Il est encore très impliqué. Même s’il ne roule plus, même si mon frère commente les courses à distance, il suit tout. Mes parents, sans eux, je ne sais pas où je serais aujourd’hui. Un jour, mon père m’a pris entre quatre yeux à 18 ans. Il fallait que je décide de mon avenir sinon j’allais finir à l’usine pour bosser de 9 heures à 17 heures. C’est là où j’ai pris la moto au sérieux. Enfin, je voulais surtout acheter mon bateau. » (rire !)
Aujourd’hui, tu roules pour quoi ? La passion, la gloire, l’argent ?
« Pour la passion. L’argent, bien sûr que ça aide, je ne vais pas mentir. Mais si je fais ça, c’est parce que j’adore ce sport. J’ai rencontré des gens incroyables grâce au motocross, des pilotes sont devenus des potes pour la vie. Même maintenant, discuter comme ça. On est en interview, mais j’ai l’impression de parler normalement. Et puis voyager, découvrir d’autres pays, rencontrer les fans, c’est génial. Sans la moto, je n’aurais jamais vu des endroits comme ici ou la Tour Eiffel. Donc oui, la passion me fait rouler. »
Quel est ton avis sur Jett Lawrence, toi qui a grandi avec ton frère, le roi de la technique ? Il te surprend ?
« J’ai tout de suite vu qu’il avait un truc spécial. Je me souviens quand il est arrivé vers 2018-2019. Il était jeune, un peu fou, mais il donnait vraiment tout sur la piste à chaque tour. Ça m’a rappelé Ken Roczen quand il a débarqué aux États- Unis chez KTM. Je savais que Jett allait être bon. Qu’il allait progresser, prendre de la maturité, et que ça allait faire mal. Il a eu le bon entraînement, le bon entourage, son frère Hunter, et tout a fini par payer. On est en 2025 et il est en plein apogée. Tout est connecté chez lui. Il est au sommet de son art. »
Si tu pouvais lui prendre une de ses qualités, ça serait quoi ?
« Il a tout en ce moment. Il est smooth, créatif, hyper malin. C’est un pilote tellement complet. Dans l’histoire, il y a toujours eu un pilote qui domine. McGrath a eu son ère, puis Carmichael, puis James, puis Reed, Villopoto, Dungey. Ça tourne. Aujourd’hui, le pilote qui se détache du paquet, c’est Jett Lawrence. Pour la suite ? On verra bien. Mais pour l’instant, c’est lui le patron. »

On te voit toujours souriant. Tu as des amis dans le paddock ?
« J’en ai plusieurs. En Floride, j’ai grandi avec Jalek Swole, RJ Hampshire. On roulait souvent à Dade City (ndr : piste bien connue en Floride). C’était un peu le circuit phare du coin. Là-bas, tous les grands passaient, James, Carmichael, Reed. Je suis très proche d’Aaron Plessinger aussi et de Cooper Webb. Ils venaient souvent chez nous, on roulait ensemble et on jouait à la console tous les jours. En piste, on veut tous se battre pour gagner, mais en dehors, il y a beaucoup de respect. C’est ça que j’aime en 450. »
Et le pilote que tu ne peux pas supporter ?
« Franchement, j’ai longtemps répondu Justin Barcia. À une époque, c’était clair, sur la piste, on ne pouvait pas être amis, c’était même très tendu. Mais avec le temps, on a mûri, et tu réalises que ce sport, ce n’est pas des block-pass pendant vingt minutes sur la piste. Aujourd’hui, ce n’est plus du tout pareil. On a même roulé et fait des entraînements ensemble cette année. En vrai, Justin a toujours été un super mec en dehors de la piste, tout le monde peut te le dire. C’est juste que quand tu mets le casque, parfois, ça s’énerve un peu là-dedans (rire !). Mais on est tous passés par ces phases, c’est normal quand tu vis ce sport à fond. »
Quel est ton point de vue sur la venue de Prado aux US ?
« Sujet sensible (rires). C’est un super pilote, il est double champion du monde, rien à dire. De mon point de vue, quand il est venu rouler aux US la première fois en 2024, c’étaient des courses dans la boue, ça ne ressemblait pas à un vrai Supercross. Je pense notamment à Indianapolis où il a gagné la Heat. Ensuite, il est retourné dominer le MXGP. Quand il est revenu, je pense qu’il s’est basé sur ce qu’il a vécu en 2024. C’est normal, en tant que pilote, tu conserves cette confiance. Mais il faut comprendre que pendant qu’il faisait sa vie en GP, ici, les choses ont changé. Les pilotes ont progressé, bossé comme des chiens, les motos ont évolué. Le championnat US, ça bouge vite. En arrivant, il voulait prouver qu’il pouvait gagner, faire des podiums et c’est normal. Il a de l’ambition. Mais j’ai entendu dire qu’avant Anaheim 1, il s’était mis quelques belles boîtes, donc il n’était peut-être pas à 100 %. Mais en Supercross, ça n’existe pas un pilote qui débarque en 450 et qui bat tout le monde. Oui, il y a Jett, mais c’est une exception. Il aurait dû prendre 2025 comme une bonne base pour construire l’avenir. Je vois Jorge comme un top pilote, un double champion du monde qui cherche encore sa place ici. J’ai du mal à le voir comme un pilote qu’on a vu galérer cette année. Si en 2026 il revient avec la KTM qu’il connaît bien, ça peut totalement relancer la machine. Son talent, tu ne le lui enlèves pas. »
Malcolm Stewart est surement le pilote le plus sympathique du paddock © DR
Comment est-ce que tu vivrais le fait d’être leader du championnat après quelques courses ? (ndla : interview réalisée avant sa blessure)
« J’en rêve. Si ça arrive, je pense que ça me ferait surtout des flash-back. Comme quand je gagnais en 250. À Tampa cette année, sur les cinq dernières secondes avant le drapeau à damier, je me suis senti comme à l’époque. Comme si c’était normal, mais pas normal en même temps. Le temps passe tellement vite. Je n’ai jamais raconté ça, mais mon frère est venu me voir ce soir-là et il m’a dit, je suis fier de toi. Ne bousille pas cette soirée en allant trop vite. Profite. Sur le moment, je n’ai pas trop compris. Mais maintenant, je vois ce qu’il voulait dire. Ces moments-là, tu ne peux pas les revivre. Et lui, il regrettait de ne pas avoir savouré certaines victoires. Il me disait déjà ça en 2016. Et ce qui est dingue, c’est qu’en 2016, le soir où je suis champion 250 Supercross, c’est aussi le soir où, techniquement, je me retrouve au chômage car le team avait prévu de ne pas me garder. C’est fou, tu tiens la plaque rouge de champion, et le même soir, j’apprends que je n’ai plus rien. Ça remet les idées en place. En 2017, j’ai tout financé moi-même. J’ai claqué plus de 500 000 dollars pour pouvoir continuer. J’aurais pu tout arrêter, investir, vivre tranquille. Mais j’ai choisi de me battre, de revenir, de me reprendre des tôles et de reconstruire. Et aujourd’hui, quand je gagne, ce n’est pas juste une victoire, c’est la preuve que je n’ai jamais rien lâché. »
Tu suis un peu le championnat du monde MXGP ?
« Honnêtement, pas trop. Je ne savais même pas que Jorge avait gagné un titre quand je l’ai rencontré. La plupart du temps, ce n’est pas à la télé chez nous. Tu dois payer un abonnement. Les seuls pilotes que je connaissais, c’était Jeremy Seewer car j’aime bien son style. Et puis forcément Romain Febvre, parce que je l’ai croisé quelques fois en course à Paris ou Herlings, Cairoli. J’oublie Gajser car il avait roulé à la Monster Cup aux US. Ah et Coldenhoff parce qu’il roule avec le 259, comme mon frère à l’époque. Mais je ne les suis pas, ni sur Instagram ni sur les réseaux. Je ne pourrais même pas te dire qui roule chez KTM ou Kawa en MXGP. Zéro idée. »
Pas facile de grandir dans l’ombre de son frère James Stewart … © DR
D’où te vient cette passion pour la pêche ?
« Quand James, mon frère, est rentré de la maternité, mon père l’a posé direct sur une moto. Moi, quand je suis rentré de l’hôpital, j’ai eu une canne à pêche dans la main. Donc forcément, je n’étais pas destiné à la moto. Pour moi, rouler, c’était juste un hobby. Par contre, la pêche, c’était une vraie vocation de carrière. Aux États-Unis, la pêche en compétition rapporte beaucoup. Les mecs gagnent bien leur vie. Tu touches 100 000 dollars direct des sponsors, plus un bateau à 90 000, tu as l’essence sponsorisée. Le meilleur pêcheur du monde peut gagner entre 700 000 dollars et un million de dollars par an. C’est un vrai business. Ils ont des tournois partout. C’est diffusé à la télé sur NBC Sports et compagnie. 22 % de la planète pêche. Tu comprends pourquoi je suis autant dans la pêche. »
Tu irais pêcher avec Haiden Deegan ?
« Bien sûr ! S’il me le propose, je l’emmène. Je prends n’importe qui avec moi à la pêche ! Si tu demandes à tous les pilotes dans le paddock c’est qui ton partenaire de pêche ? On te dira sûrement Malcolm. Et ça me va très bien ! »